Le sud du Vietnam s’étend sur un territoire où les eaux du Mékong façonnent depuis des millénaires un paysage unique de canaux, de rizières et de villages flottants. Cette région méridionale, appelée Đồng bằng sông Cửu Long ou delta des neuf dragons, représente le grenier à riz du pays et abrite une mosaïque culturelle exceptionnelle où cohabitent populations vietnamiennes, khmères et cham. Les traditions agraires se transmettent de génération en génération tandis que les marchés flottants perpétuent un mode de commerce ancestral sur les bras du fleuve. L’architecture religieuse témoigne de la diversité spirituelle avec ses pagodes bouddhistes theravada, ses temples chinois et ses vestiges du royaume Champa. Les voyageurs découvrent ici une authenticité préservée, loin des circuits touristiques conventionnels, où la vie s’organise au rythme des crues et des saisons rizicoles.

Delta du Mékong : écosystème fluvial et géographie des neuf dragons

Le delta du Mékong constitue la troisième zone deltaïque mondiale par sa superficie avec environ 40 000 kilomètres carrés de terres alluviales. Le fleuve se divise en neuf bras principaux avant de rejoindre la mer de Chine méridionale, créant un réseau hydrologique complexe de plus de 2 000 kilomètres de canaux navigables. Cette configuration géographique unique a favorisé le développement d’un écosystème fluvial extraordinaire où se côtoient mangroves, forêts inondées et plaines rizicoles. Les sédiments charriés depuis le plateau tibétain enrichissent continuellement les sols, permettant jusqu’à trois récoltes annuelles dans certaines zones. La topographie quasi plane facilite l’irrigation naturelle lors des crues saisonnières qui submergent près de 40% des terres cultivables entre août et novembre. Les populations locales ont développé au fil des siècles une expertise remarquable dans la gestion hydraulique et l’adaptation aux cycles naturels du fleuve.

Système hydrologique du Bassac et du Tiền Giang

Le Mékong se scinde en deux branches majeures sur le territoire vietnamien : le Bassac au sud et le Tiền Giang au nord. Le Bassac, appelé Hậu Giang en vietnamien, transporte environ 55% du débit total et traverse les provinces de An Giang, Đồng Tháp et Cần Thơ avant de se ramifier en quatre défluents. Son lit plus profond permet la navigation de bateaux de fort tonnage jusqu’à Châu Đốc, facilitant les échanges commerciaux avec le Cambodge. Le Tiền Giang présente un cours plus sinueux et se divise en cinq bras principaux qui irriguent les provinces de Tiền Giang, Bến Tre et Vĩnh Long. Les variations saisonnières du niveau d’eau atteignent 4 à 5 mètres, nécessitant des aménagements spécifiques pour les habitations et les infrastructures agricoles. Les ingénieurs hydrauliques vietnamiens ont construit un réseau sophistiqué d’écluses, de digues et de canaux secondaires pour réguler ces flux et prévenir les inondations catastrophiques. Cette maîtrise technique permet aujourd’hui de contrôler partiellement les crues tout en préservant les apports sédimentaires essentiels à la fertilité des terres.

Marchés flottants de Cái Răng et Phong Điền à Cần Thơ

Les marchés flottants représentent une tradition commerciale séculaire où producteurs et commerçants se retrouvent sur l’eau dès l’aube pour échanger fruits, légumes et produits locaux. Le marché de

Cái Răng, situé à une quarantaine de minutes en bateau du centre de Cần Thơ, est le plus emblématique de ces marchés flottants. Dès 5 heures du matin, des dizaines de bateaux se rassemblent au milieu du chenal principal, leurs proues chargées de pastèques, de melons, d’ananas ou de sacs de riz. Chaque embarcation dresse au-dessus du pont un long bambou où sont suspendus les produits vendus, faisant office d’enseigne verticale lisible à distance. Les grossistes y écoulent des tonnes de marchandises vers les petits détaillants des canaux secondaires, perpétuant un système de distribution adapté à un territoire où la route est longtemps restée secondaire par rapport au fleuve.

Plus en amont, le marché flottant de Phong Điền offre une atmosphère plus intime et moins tournée vers le commerce de gros. On y trouve davantage de petites barques familiales qui vendent nouilles, café, soupe hủ tiếu ou fruits frais directement aux habitants vivant sur l’eau. Pour le voyageur, c’est l’occasion d’observer de près la vie quotidienne : une vendeuse prépare un bol fumant sur son embarcation-cuisine, un enfant joue à l’arrière du bateau pendant que ses parents négocient les prix. Les autorités locales tentent aujourd’hui de préserver ces marchés face à la concurrence des supermarchés terrestres, en misant sur un tourisme raisonné qui valorise ce patrimoine vivant sans en dénaturer le fonctionnement.

Îles alluviales de an bình et tân lộc dans le tiền giang

Au cœur du Tiền Giang, les îles alluviales – appelées cù lao – constituent des laboratoires naturels où l’on peut lire à ciel ouvert la dynamique du fleuve. L’île d’An Bình, face à Vĩnh Long, est formée par l’accumulation séculaire de sédiments fins déposés à chaque crue. Ce sol particulièrement fertile a favorisé l’essor d’une arboriculture fruitière de haute valeur : durians, ramboutans, mangoustans et longanes y prospèrent dans des vergers serrés entre les canaux. De nombreux hameaux ne sont accessibles que par des ponts de singe ou de petites embarcations, donnant au paysage une atmosphère de jardin flottant.

Plus en aval, Tân Lộc – parfois surnommée “l’île des millionnaires” en raison de la richesse de certains cultivateurs – illustre une autre facette de ces terres fluviales. La culture du riz y a progressivement cédé la place à des plantations d’arbres fruitiers et à l’élevage piscicole en cages immergées le long des berges. Les maisons anciennes construites au début du XXe siècle témoignent de la prospérité liée au commerce du riz et de l’alcool de riz. Pour le visiteur, une balade à vélo sur les diguettes de Tân Lộc permet de saisir concrètement comment le delta du Mékong, en avançant lentement sur la mer, crée en permanence de nouveaux espaces de vie et de production.

Mangroves de cà mau et biodiversité ornithologique

À l’extrême sud du pays, la pointe de Cà Mau marque la rencontre entre les eaux douces du Mékong et la mer. Ici, les mangroves couvrent encore plusieurs dizaines de milliers d’hectares, malgré les pressions de l’aquaculture et de la déforestation passées. Cet écosystème, constitué essentiellement de palétuviers aux racines échasses, joue un rôle essentiel de rempart naturel contre l’érosion côtière et les tempêtes tropicales. Il abrite une faune riche : crabes violonistes, crevettes, poissons amphibies cá bống cát, mais aussi de nombreuses espèces d’oiseaux migrateurs.

Les réserves de Tràm Chim et de U Minh Hạ, situées en zone de transition entre marais, forêts inondées et mangroves, sont particulièrement réputées pour leur biodiversité ornithologique. On y recense plus de 200 espèces d’oiseaux, dont la grue antigone sarus, espèce emblématique du delta, aujourd’hui protégée. Des observatoires ont été aménagés afin de permettre l’observation en saison sèche, quand les niveaux d’eau baissent et que les oiseaux se regroupent près des étendues résiduelles. Pour concilier préservation et développement économique, plusieurs projets d’écotourisme communautaire proposent désormais des circuits guidés en barque à rame, limitant l’impact sur les habitats sensibles.

Riziculture vietnamienne et paysages agraires du đồng bằng sông cửu long

Le delta du Mékong assure à lui seul plus de 50 % de la production rizicole du Vietnam et près de 90 % des volumes exportés, ce qui en fait un pilier stratégique de la sécurité alimentaire nationale. Les paysages agraires y sont structurés par d’immenses parcelles de rizières, ponctuées de canaux d’irrigation et de digues. Contrairement aux rizières en terrasses du nord, ici le relief plat permet une mécanisation importante, mais le savoir-faire paysan reste au cœur des pratiques. Les variétés traditionnelles coexistent avec des riz modernes à haut rendement, dont le célèbre ST25, plusieurs fois primé au niveau international pour son parfum et sa texture.

Techniques de repiquage et cycles de production du riz parfumé ST25

Le riz parfumé ST25, originaire de la province de Sóc Trăng, illustre l’évolution récente de la riziculture méridionale. Sélectionné par des agronomes vietnamiens, il associe un arôme proche du jasmin à une bonne résistance à la salinité croissante des sols, problème majeur dans les zones proches de l’estuaire. Son cycle végétatif, de 95 à 105 jours, permet de l’intégrer dans les systèmes à deux ou trois récoltes annuelles, tout en maintenant une qualité gustative élevée. Les semis se font généralement en pépinière inondée, avant un repiquage manuel ou mécanisé lorsque les plantules atteignent 15 à 20 centimètres.

Dans les exploitations familiales, le repiquage à la main reste très répandu, surtout pour les variétés de riz parfumé destinées à l’exportation haut de gamme. Les paysans plantent trois à quatre brins par trou, espacés d’une vingtaine de centimètres, afin d’assurer une bonne aération et limiter les maladies. La gestion de l’eau suit un calendrier précis : inondation initiale, maintien d’un niveau constant pendant la phase de tallage, puis drainage partiel avant la floraison. À la récolte, la couleur des panicules – passant du vert au doré – sert de repère visuel, tout comme la dureté du grain. Entre tradition et modernité, certaines coopératives combinent désormais moissonneuses-batteuses et séchage solaire, garantissant un taux d’humidité optimal pour le stockage.

Architecture des digues et systèmes d’irrigation traditionnels

Sans un système de digues et de canaux finement élaboré, la riziculture intensive du delta serait impossible. À l’échelle villageoise, les digues primaires, hautes de 2 à 4 mètres, protègent les zones habitées et les parcelles les plus précieuses des crues exceptionnelles. Elles sont complétées par un maillage de diguettes secondaires qui délimitent les rizières et servent de chemins d’accès pour les paysans. Historiquement, ces ouvrages étaient bâtis à la main, en compactant la terre argileuse avec des paniers de bambou et de simples pioches, un travail collectif mobilisant toute la communauté.

Les systèmes d’irrigation traditionnels reposent sur la gravité : en ouvrant ou fermant des vannes de bois ou de béton, on laisse l’eau des canaux pénétrer dans les champs au moment opportun. Cette technique, comparable à un immense réseau de vaisseaux sanguins, permet d’ajuster les flux en fonction des besoins des cultures et des prévisions de crues. Aujourd’hui, des stations de pompage motorisées complètent ces dispositifs, en particulier dans les zones en surélévation relative ou menacées par l’intrusion saline. Toutefois, dans de nombreux villages, l’organisation communautaire de la gestion de l’eau – à travers des comités d’usagers – perpétue une approche collective qui a fait ses preuves pendant des siècles.

Saisons de récolte à vĩnh long et trà vinh

Dans les provinces de Vĩnh Long et Trà Vinh, la saisonnalité de la riziculture est étroitement liée au régime des pluies et aux variations du niveau du Mékong. On distingue généralement trois cycles de production : la récolte de saison sèche (đông xuân), semée en novembre-décembre et récoltée entre février et mars ; la récolte de mi-saison (hè thu), implantée au début des pluies et coupée de juin à juillet ; enfin la récolte d’automne (thu đông), qui s’étend jusqu’à octobre. Toutes les exploitations ne pratiquent pas le triple cycle, car il exige une maîtrise hydrique et une fertilisation plus importantes.

Pour le voyageur, ces calendriers se traduisent par des paysages constamment changeants : miroirs d’eau au moment des semis, nappes vert tendre durant la phase de croissance, puis mers dorées à l’approche de la moisson. À Trà Vinh, où la présence khmère est forte, certaines cérémonies religieuses – comme les fêtes de fin de récolte dans les pagodes theravada – marquent encore le passage d’un cycle à l’autre. En planifiant votre séjour entre février et avril ou entre août et octobre, vous aurez de grandes chances d’assister aux scènes de coupe et de battage, véritable chorégraphie collective au milieu des rizières.

Patrimoine architectural khmèr et cham dans les provinces méridionales

Le sud du Vietnam n’est pas seulement un territoire d’eau et de rizières ; c’est aussi un carrefour de civilisations où se rencontrent influences khmères, cham, chinoises et vietnamiennes. Les édifices religieux et les vestiges archéologiques disséminés dans le delta témoignent de ces strates historiques. Des pagodes theravada aux tours de brique du royaume Champa, chaque site raconte une autre manière d’habiter ce paysage fluvial et maritime. Explorer ces architectures, c’est compléter la découverte des marchés flottants et des rizières par une plongée dans la mémoire spirituelle du Mékong.

Pagode vĩnh tràng et complexe bouddhiste de mỹ tho

Située en périphérie de Mỹ Tho, la pagode Vĩnh Tràng est l’un des plus importants complexes bouddhistes du delta. Construite au XIXe siècle, elle se distingue par un style hybride mêlant éléments vietnamiens, chinois, khmers et même des influences néoclassiques européennes. La façade principale, ornée de colonnes sculptées et de motifs floraux, rappelle parfois les villas coloniales de Saïgon. À l’intérieur, de vastes salles abritent des statues dorées de Bouddha et de bodhisattvas, entourées de panneaux laqués finement gravés.

Le jardin de la pagode accueille également plusieurs statues monumentales, dont un Bouddha souriant couché, très prisé des fidèles et des photographes. Vĩnh Tràng n’est pas seulement un lieu de culte, mais aussi un centre d’activités sociales : distributions de repas, cours pour enfants défavorisés, cérémonies collectives lors des grandes fêtes bouddhiques. Pour le visiteur, une halte à Mỹ Tho peut constituer une première approche du monde spirituel du delta, avant de poursuivre vers les pagodes khmères plus au sud.

Temples khmers de sóc trăng et architecture theravada

La province de Sóc Trăng abrite l’une des plus fortes communautés khmères du Vietnam, et ses nombreux temples en sont le reflet le plus visible. Des pagodes comme Khleang, Mahatup (pagode des Chauves-souris) ou Doi se distinguent par leurs toits superposés, leurs frontons finement sculptés et leurs couleurs vives, dominées par le jaune et le rouge. Contrairement aux pagodes mahayana du reste du pays, ces temples suivent la tradition theravada, proche de celle du Cambodge et de la Thaïlande. Les moines y jouent un rôle central dans la transmission de la langue et de la culture khmères.

L’architecture se caractérise par des bas-reliefs représentant les Jataka – récits des vies antérieures du Bouddha –, des nagas protecteurs aux escaliers et des stupas funéraires disséminés dans l’enceinte. Lors des grandes fêtes comme Ok Om Bok (fête de la lune et des récoltes), les temples deviennent le cœur battant de la vie communautaire : courses de pirogues, offrandes de gâteaux de riz gluant et danses traditionnelles s’y enchaînent. En vous y rendant, vous aurez peut-être l’impression de passer une frontière culturelle sans quitter le territoire vietnamien, tant la liturgie, les chants et les costumes diffèrent de ceux des pagodes vietnamiennes classiques.

Tours cham de phan thiết et vestiges du royaume champa

Plus à l’est, le long de la côte de Bình Thuận, les tours cham de Phan Thiết rappellent la présence pluriséculaire du royaume Champa dans le centre et le sud du Vietnam. Ces monuments de brique, souvent construits sur des collines dominant la mer, servaient à la fois de sanctuaires hindouistes et de repères symboliques dans le paysage. Leur technique de construction – briques posées sans mortier apparent, joints quasiment invisibles – continue d’intriguer les archéologues, un peu comme un puzzle dont on aurait perdu la notice d’assemblage.

Les communautés cham actuelles, majoritairement musulmanes ou hindouistes, perpétuent certaines traditions liées à ces sites, notamment lors de cérémonies annuelles de purification et de prière. Pour le voyageur, la visite des tours cham peut être combinée avec un séjour balnéaire à Phan Thiết ou Mũi Né, offrant un contraste saisissant entre dunes de sable, stations balnéaires modernes et silhouettes millénaires des sanctuaires. Si vous recherchez des destinations ensoleillées en avril, la région de Bình Thuận, sèche et ensoleillée une grande partie de l’année, constitue une excellente option pour conjuguer culture et farniente.

Artisanat traditionnel et savoir-faire locaux du sud vietnamien

À côté des grandes cultures commerciales, le sud du Vietnam conserve un tissu dense d’artisans dont les productions alimentent encore la vie quotidienne : nattes, galettes de riz, bonbons de noix de coco, poteries… Ces objets, parfois modestes, sont le fruit de techniques transmises oralement et affinées au fil des générations. Visiter un village artisanal du delta, c’est un peu comme entrer dans un atelier à ciel ouvert où chaque geste a sa raison d’être, de la coupe du roseau au polissage final d’un pot de terre.

Villages de tissage de nattes à định yên et techniques ancestrales

Le village de Định Yên, dans la province de Đồng Tháp, est réputé depuis plus d’un siècle pour ses nattes tissées à partir de jonc et de roseau. Autrefois, ces nattes servaient de couchage, de tapis de prière ou de surface de séchage pour les grains de riz. Aujourd’hui encore, malgré la concurrence des produits industriels, elles restent appréciées pour leur solidité et leur capacité à laisser circuler l’air, particulièrement appréciable dans le climat chaud du delta. Le tissage se fait souvent en famille, sur des métiers horizontaux en bois actionnés à la main et au pied.

Le processus débute par le tri et le séchage des tiges de jonc, qui sont ensuite teintes avec des pigments naturels ou synthétiques pour créer des motifs géométriques colorés. Deux personnes travaillent souvent en binôme : l’une alimente en fils de chaîne, l’autre contrôle la tension et les motifs. La nuit, certaines familles étalaient jadis leurs nattes en cours de fabrication le long de la route pour profiter de la fraîcheur et d’un peu de lumière publique, donnant naissance à l’expression “marché des nattes de Định Yên”. Même si cette pratique tend à disparaître, le village reste un lieu privilégié pour observer cet art en action.

Production de bánh tráng à mỹ lồng et séchage solaire

Dans la petite localité de Mỹ Lồng, province de Bến Tre, la fabrication de bánh tráng – galettes de riz utilisées pour les rouleaux de printemps – constitue l’activité dominante de nombreux foyers. La pâte est réalisée à partir de riz trempé, moulu et mélangé à de l’eau, parfois agrémenté de sésame ou de lait de coco pour des variantes locales. À l’aide d’une louche, l’artisan étale une fine couche de pâte sur un tissu tendu au-dessus d’une marmite d’eau bouillante : en une trentaine de secondes, la vapeur cuit la galette qui est ensuite délicatement déposée sur un tapis de bambou.

Le séchage se fait traditionnellement au soleil, les galettes disposées en damier sur de grands claies de bambou inclinées. Cette étape est cruciale : une exposition trop longue les rend cassantes, une durée insuffisante les laisse collantes. Comme pour la cuisson du riz, l’œil et l’expérience priment sur les instruments de mesure. En vous promenant dans Mỹ Lồng par une journée ensoleillée, vous aurez l’impression d’arpenter une mosaïque géante, chaque claie formant un motif géométrique différent selon le degré de séchage des galettes.

Fabrication de bonbons à la noix de coco de bến tre

Bến Tre est souvent qualifiée de “province des cocotiers”, tant ces arbres y structurent le paysage. Il n’est donc pas surprenant que l’une des spécialités les plus célèbres de la région soit le bonbon à la noix de coco (kẹo dừa). La recette traditionnelle associe lait de coco frais, sucre et parfois malt de riz, cuits lentement dans de grandes marmites en cuivre jusqu’à obtention d’une pâte dense et brillante. Ce mélange est ensuite coulé dans des moules, découpé en petits rectangles puis enveloppé à la main, autrefois dans du papier de riz comestible, aujourd’hui dans des emballages adaptés à l’exportation.

Dans les ateliers artisanaux, la cuisson dure souvent plusieurs heures, nécessitant une surveillance constante pour éviter que le mélange ne caramélise excessivement. Là encore, ce sont la couleur, l’odeur et la texture qui guident l’artisan, un peu comme un viticulteur juge la maturité de son raisin. De nombreuses visites incluent une dégustation directe à la sortie du moule, quand le bonbon est encore tiède et souple. Au-delà du plaisir gustatif, ces ateliers montrent aussi comment une matière première locale peut donner naissance à une filière économique complète, de la plantation à l’exportation.

Poterie de bàu trúc et méthodes de cuisson traditionnelles

Plus au centre, non loin de Phan Rang, le village de Bàu Trúc est considéré comme l’un des plus anciens centres de poterie d’Asie du Sud-Est encore en activité. Les artisans cham y fabriquent à la main jarres, vases et objets rituels selon des méthodes qui auraient plus de 800 ans. Contrairement à la plupart des traditions céramiques, ils n’utilisent pas de tour de potier : la potière tourne autour de la pièce posée sur un support, lissant la surface avec des galets ou des fragments de calebasse. L’argile, prélevée dans les lits de rivière asséchés, est mélangée à du sable fin pour obtenir la plasticité désirée.

La cuisson se fait à l’air libre, les pièces disposées sur un lit de bois, de paille de riz et de bouse séchée, puis recouvertes de combustibles. La température, moins élevée que dans un four moderne, confère aux poteries une teinte brune ou rouge nuancée, marquée de traces de flammes qui deviennent comme une signature unique. Certaines pièces sont ensuite polies ou décorées de motifs géométriques inspirés de l’héritage cham. Pour ceux qui s’intéressent aux savoir-faire anciens, une visite à Bàu Trúc offre une rare occasion de voir fonctionner un système technique quasi intact depuis des siècles.

Gastronomie méridionale et spécialités culinaires du delta

La cuisine du sud du Vietnam se distingue par ses saveurs plus sucrées et ses parfums d’herbes fraîches, reflet d’un terroir abondant en fruits, légumes et poissons d’eau douce. Dans le delta du Mékong, le repas s’organise souvent autour d’un grand bol de riz, de plats de poissons ou de fruits de mer, de légumes sautés et de soupes aigres-douces. Les marchés flottants et les échoppes au bord des canaux servent une multitude de spécialités que l’on déguste sur de simples tabourets en plastique, face au va-et-vient des bateaux. N’est-ce pas là l’une des meilleures manières de comprendre un territoire : en le goûtant autant qu’en le regardant ?

Soupe canh chua et poissons d’eau douce du mékong

La canh chua est l’une des soupes emblématiques du sud, appréciée pour son équilibre entre acidité, douceur et parfum d’herbes. Elle se prépare généralement avec un poisson d’eau douce du Mékong – pangasius, poisson tête-de-serpent ou poisson-chat – auquel on ajoute tomates, ananas, tiges de taro, fleurs de sesbania et coriandre vietnamienne. L’acidité provient du tamarin ou de fruits locaux comme le trái giác, donnant au bouillon une teinte légèrement ambrée. Servie brûlante avec du riz blanc, la canh chua accompagne souvent les jours de chaleur, apportant une sensation de fraîcheur intérieure.

Dans certaines régions, on décline cette soupe avec des crevettes d’eau douce ou des poissons grillés préalablement fumés, ce qui ajoute une note de profondeur au bouillon. Les familles ajustent le dosage du sucre et du piment selon leurs préférences, créant une infinité de variations à partir d’une même base. Pour le visiteur curieux, suivre un cours de cuisine dans une maison d’hôtes du delta permet d’apprendre ces subtils équilibres, un peu comme on apprendrait à accorder des instruments dans un orchestre.

Bánh xèo et crêpes vietnamiennes de vĩnh long

Autre spécialité très présente dans le delta : le bánh xèo, grande crêpe croustillante de couleur jaune, farcie de viande, de crevettes et de germes de soja. À Vĩnh Long et dans les provinces voisines, la pâte est réalisée à partir de farine de riz, d’eau et de curcuma, parfois enrichie de lait de coco pour une texture plus moelleuse. La crêpe est cuite dans une poêle bien chaude huilée, et le nom “xèo” évoque le bruit de la pâte qui grésille au contact du métal brûlant. Une fois pliée en deux, elle se déguste enroulée dans des feuilles de salade et d’herbes aromatiques, trempée dans une sauce nước mắm légèrement sucrée.

Chaque région revendique sa propre version : à Vĩnh Long, la taille est souvent généreuse, et l’on y ajoute parfois des morceaux de jacquier vert ou des pousses de bambou, selon la saison. Manger un bánh xèo devient rapidement un exercice convivial qui mobilise les mains autant que le palais. Pour ne pas être surpris, mieux vaut savoir qu’ici, un repas “léger” peut vite se transformer en véritable festin.

Cultures fruitières tropicales de cái bè et vergers flottants

La région de Cái Bè, à la frontière entre Tiền Giang et Vĩnh Long, est réputée pour ses vergers luxuriants qui bordent les canaux. Grâce aux apports sédimentaires du fleuve et à un climat chaud et humide, on y cultive une impressionnante diversité de fruits tropicaux : pamplemousses bưởi da xanh, mangues, ramboutans, longanes, star-fruits, durians, sans oublier de nombreuses variétés locales peu connues à l’étranger. Certains vergers sont aménagés comme des jardins d’accueil où les visiteurs peuvent se promener sous la canopée végétale, déguster les fruits à maturité et découvrir les techniques de greffage.

Le terme de “verger flottant” désigne parfois ces zones où arbres et canaux s’entremêlent au point que la barque devient le moyen le plus pratique pour passer d’une parcelle à l’autre. Des plateformes en bambou sont installées au pied des arbres pour faciliter la récolte, particulièrement durant la saison des pluies quand les niveaux d’eau montent. Pour qui souhaite comprendre d’où viennent les parfums qui se retrouvent dans les desserts ou les jus servis dans tout le pays, une visite des vergers de Cái Bè constitue une étape incontournable.

Modes de vie fluviaux et habitat traditionnel sur pilotis

Dans le delta du Mékong, l’eau n’est pas seulement un élément du paysage ; elle est la matrice autour de laquelle s’organisent l’habitat, les transports et les activités économiques. De nombreux villages se développent le long des canaux, avec des maisons tournées vers le fleuve plutôt que vers la route. Les marchés se tiennent sur l’eau, les enfants apprennent à ramer dès leur plus jeune âge, et les saisons de crue imposent leur rythme au quotidien. À bien des égards, la vie fluviale du delta rappelle celle d’une grande ville où les avenues auraient été remplacées par des rivières.

Villages aquatiques de châu đốc et communautés cham

Autour de Châu Đốc, près de la frontière cambodgienne, se sont développés de véritables villages flottants composés de maisons-bateaux amarrées le long des berges. Sous certaines de ces habitations, des cages immergées servent d’élevages piscicoles : le courant du fleuve apporte en continu une eau fraîche et oxygénée, idéale pour le tilapia, le poisson-chat ou le pangasius. Les familles vivent littéralement au-dessus de leurs poissons, qu’elles nourrissent plusieurs fois par jour avec des sous-produits agricoles. Ce système, ingénieux et peu consommateur de terres, illustre parfaitement l’adaptation des habitants à un milieu aquatique.

Les communautés cham de la région, quant à elles, construisent souvent leurs maisons sur pilotis en retrait du fleuve, tout en maintenant un lien étroit avec l’eau pour la pêche et la navigation. De confession musulmane pour une grande partie d’entre elles, elles possèdent des mosquées au minaret élancé, contrastant avec les pagodes bouddhistes voisines. En visitant ces villages, vous serez frappé par la coexistence harmonieuse de pratiques religieuses et de langues différentes au sein d’un même espace fluvial.

Navigation traditionnelle en sampan et transport fluvial

Le sampan, petite embarcation à fond plat en bois, reste l’outil de base de la mobilité dans le delta. Manié à la rame simple ou à l’aide de rames croisées, il permet de circuler dans les canaux étroits où les bateaux à moteur ne passent pas. Pour se rendre au marché, amener les enfants à l’école ou transporter quelques sacs de riz, le sampan joue le rôle de bicyclette aquatique. Sa forme stable et sa faible profondeur de tirant d’eau le rendent particulièrement adapté aux eaux peu profondes et aux zones densément végétalisées.

Parallèlement, de plus grands bateaux en bois motorisés assurent les liaisons entre villes et villages, transportant passagers, matériaux de construction et produits agricoles. Avant le développement du réseau routier, ces lignes fluviales constituaient le principal système de transport régional. Aujourd’hui encore, elles restent indispensables dans de nombreuses zones enclavées. Pour le voyageur, embarquer sur un sampan ou un bateau collectif, c’est adopter pour quelques heures le point de vue des habitants et comprendre comment le fleuve structure l’espace, un peu comme un métro invisible reliant des “stations” rurales.

Architecture des maisons sur pilotis et adaptation aux crues

Face aux crues annuelles et aux risques d’inondation, les habitants du delta ont développé une architecture adaptée, dominée par les maisons sur pilotis. Édifiées en bois ou en béton, elles reposent sur des poteaux enfoncés profondément dans le sol alluvial, surélevant le plancher habitable de 1,5 à 3 mètres au-dessus du niveau moyen de l’eau. L’espace sous la maison sert souvent de zone de stockage pour les outils, de lieu d’abri pour les animaux ou de coin de repos pendant la saison sèche. En période de montée des eaux, il se transforme en volume tampon, laissant l’eau circuler librement sans endommager la structure principale.

Dans les zones plus urbanisées, on observe une hybridation entre maisons traditionnelles sur pilotis et constructions en dur, avec des rez-de-chaussée partiellement ouverts et des étages supérieurs protégés. Les matériaux ont évolué – le béton et la tôle ont en partie remplacé le bois et les feuilles de palme –, mais la logique d’adaptation au régime fluvial demeure. Alors que le changement climatique modifie déjà les régimes de crues et accentue l’intrusion saline, ces architectures vernaculaires offrent des pistes précieuses de réflexion : et si, face à la montée des eaux, l’on s’inspirait davantage de ceux qui, depuis des siècles, ont appris à vivre avec le fleuve plutôt que contre lui ?